18 novembre 2006

27. Mamie Irène

Après Blood, ce fut au tour d’Irène de subir le tassage express. Elle, qui n’était pas particulièrement emballée à l’idée de vieillir, a finalement pris ça avec le sourire.

— Nous allons enfin profiter pleinement de notre vieillesse pour nous reposer et réaliser nos rêves, a-t-elle dit à Blood.

Elle avait beau dire, le lendemain, v’là-t’y pas qu’elle filait au boulot en courant, comme si l’idée de bosser la réjouissait. Si elle continue de speeder comme ça, elle risque pas de passer le stade des 80 ans. Remarquez, ça fera un peu de place dans la maison, parce que je sais pas si vous savez, la baraque est peut-être gigantesque, mais elle est pas extensible. Je dirais qu’ils peuvent tenir jusqu’à 8 maxi, mais pas plus… Bon, pour le moment, ils peuvent encore respirer, mais imaginons qu’une flopée de gosses arrivent, on les couche où ? Dans le garage ?

 

C’était plus fort que moi. Il a fallu que je pousse Fabrice à lâcher ses parties de poker pour qu’il aille visiter la maison. C’est vrai, quoi. Pourquoi ce serait toujours moi qui donnerais mon avis sur ce que je vois ? Fab est doté de la parole, lui aussi, que je sache. A force d’argument, il a fini par descendre de notre nuage familial pour aller voir ce qui se passait chez les Shar vivants. Mais quand il est revenu, il n’était pas très content.

— Près de 600§ de taxe d’habitations, tu y crois, toi ? râle-t-il. Ah, c’est pas croyable ! Laissez les gosses des années tout seuls et voilà ce qu’ils font du compte en banque ! Et la voiture de Blood… j’ai jeté un œil au moteur. C’est un vrai gouffre ! T’inquiète pas qu’elle marche pas au diesel, la voiture !

    Allons, Fabrice, t’énerve pas comme ça, c’est mauvais pour ton cœur. Et puis moi, je trouve que les gosses s’en sortent pas trop mal. Blood est un vrai chef de famille.

— Sauf que maintenant, il a 50 ans bien tassé. Tu crois vraiment qu’Evaline va être capable de reprendre les rênes après son père ?

        Tu te fais trop de souci, mon chou. Viens plutôt près de moi, on va jouer aux cartes en regardant les mômes déambuler chez eux.


     Normalement, ce sont les enfants qui sont censés jouer à la bataille d’oreillers, pas les grands-parents. Faut dire que depuis qu’Irène est passée du côté des tassés express, elle est plus encline à jouer comme une gosse plutôt que de passer sa vie le nez dans ses bouquins. Quoi, vous n’aviez jamais remarqué ça ? Irène, c’est le genre de fille à vouloir toujours tout savoir. La connaissance est son maître mot, le dictionnaire est son livre de chevet… et au passage, elle en est à la lettre V.

      Vous savez quoi ? Y a des jours où je m’interroge. Quand je regarde ma famille, là en bas, j’ai l’impression qu’ils ne sont menés que par six choses : le flouze, la connaissance, la famille, la drague en règle, la popularité et l’envie constante de s’éclater en centre-ville. Ca me paraît bizarre. Y a rien d’autre qui les intéresse, que ça. C’est comme si on avait été programmé pour ne pas connaître autre chose. Rien que six trucs, que l’on pourrait qualifier d’aspirations profondes de la vie. Non, franchement, je trouve pas ça net. C’est exactement comme la cigogne, le grandissage ou le tassage express… Va vraiment falloir que j’enquête.


        Tenez, regardez Evaline. On voit bien qu’elle est menée par son envie d’avoir une grande famille. La façon avec laquelle elle s’occupe d’Héliana trahi son aspiration profonde de la vie (c’est long à dire… pour abréger, on va dire « aspiration »). Elle s’occupe de son éducation, elle joue avec elle au lancer de bébé, elle lui fait des guili-guili partout entre une course sur le tapis de marche et un entraînement avec son équipe. La fibre maternelle l’étouffe à tel point qu’elle n’a plus qu’une envie en rentrant du boulot : retrouver sa fille pour lui faire des papouilles, au risque d’abandonner le pauvre Loïc.

       Mais Loïc, il s’en fiche pas mal de voir sa petite femme toujours occupée à jouer avec la gamine. C’est vrai que sa nouvelle occupation lui bouffe ce qui reste de sa journée. Oui, parce que môssieur à enfin réussi à se débarrasser de sa lubie de fabriquer des faux billets. Maintenant, il passe des heures au téléphone afin de faire prospérer sa popularité. M’enfin, c’est pas pour ce qu’il a en amis qu’elle va prospérer lourd, son aspiration… Rah, c’est marrant, mais maintenant, chaque fois que je parle d’aspiration, j’ai l’impression d’être dans un jeu…


        Héliana grandit chaque jour un peu plus et affirme son caractère avec férocité. Quand je vous disais que ce serait une Shar d’assaut, celle-là ! Regardez-la qui pique sa crise sur sa chaise parce qu’elle est fatiguée. Y a pas qu’elle, qui est crevée, Eva aussi. Elle a beau rester souvent aux côtés de sa gamine, elle aimerait bien avoir la paix, parfois. Parce que la petite Héli, faut se la farcir !

       On parlait de Gilianne avec ses lancers de biberons à faire pâlir un discobole, mais son record a été littéralement pulvérisé par Héliana qui a réussi l’exploit d’exploser une vitre après un repas. Bon, d’accord, ses parents avaient mis sa chaise en face de la fenêtre pour qu’elle puisse voir le paysage. Seulement, ils avaient pas pensé un seul instant que le lancer de biberon serait aussi puissant. Résultat : quand le vitrier à pris connaissance de la cause du désastre, il s’est bien fichu de notre poire !


 

        Mais fort heureusement, l’âge du lanceur de biberon est vite passé et Eva s’est retrouvée du jour au lendemain avec une jolie gamine à la place de son bébé. Enfin, jolie, faut le dire vite. Maintenant qu’elle a grandi, j’arrive mieux à distinguer ses futurs traits. Et j’avoue être presque déçue. C’est pas qu’elle a un visage ingrat, non… c’est juste qu’il ne s’inscrit pas dans la lignée des reines de beauté de la maisonnée, dont Cylanne a la première place, collée de près par Gilianne.

       En même temps, faut pas trop s’étonner de la tête de la gamine. Quand on connaît la grand-mère et son visage à faire fuir un régiment de médecins légistes… Faut reconnaître que Lucie, comme reine de mocheté, elle se pose là. Même ici, sur notre nuage, c’est parfois difficile de soutenir son regard de veau. Alors si Héliana se tape le même visage que la gourde, on est pas sorti de l’auberge !


    Bon, j’espère que le prochain aura une plus jolie tête que la gamine. Comment je sais qu’il y aura un prochain ? Bah c’est simple : Evaline a de nouveau entamé le 24h des toilettes. Tout pareil que pour Héliana. Eva est à peine levée qu’elle pique un sprint jusqu’aux WC les plus proches. Et y a pas intérêt qu’il y ait quelqu’un sur son chemin, sinon le pauvre se fait retapisser des pieds à la tête !

    Le plus marrant, c’est qu’il a encore fallu l’apprendre à Loïc. Le pauvre, perdu dans ses rêves de popularité, il n’a même pas remarqué le manège de sa femme alors je vous dis pas la tête qu’il a fait lorsque Eva lui a dit clairement qu’elle était enceinte !

    — Arg ! s’étrangle-t-il. Mais c’est pas possible ! Tu crois pas qu’on a eu assez d’Héliana ? Elle est à peine sortie des couches que tu remets déjà le couvert ?

    Non mais oh ! Faudrait pas oublier que c’est lui qui a planté la graine, le gaillard ! Qu’il aille pas accuser Eva d’avoir fait le bébé par l’opération du Saint Esprit ou ça va barder ! On va bientôt manquer de place, dans cette baraque, alors il a intérêt à se calmer s’il veut pas que mon ectoplasme le balance dans le garage à grands coup de pieds aux fesses !

Posté par ParkerJones à 20:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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